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EXTRAIT

 

[...]

J'ai séjourné dans cent villages brûlés qu'on était en train de reconstruire. Chacun des cent aurait pu être le tien, où tu serais revenue. Aucun ne l'était.

– Pedyité souss maa ? Vous connaissez cette jeune fille ?

Je l'ai demandé un milliard de fois : "Souss maa, pedyité ?"

La page du carnet s'est froissée, à force. Mon dessin s'est abîmé. Je l'ai refait mais j'ai moins bien réussi et ça m'a rendu furieux, et triste. Est-ce que ton image s'éloignait déjà de ma mémoire ?

J'ai eu de faux espoirs aussi.

– Ta, oui, je connais cette fille… elle est là-bas, tenez, la voilà qui s'en va… vous la voyez, là-bas, de dos, qui s'en va ?

– Elle s'appelle Lia ?

– Ta, Lia…

Et c'est vrai que la silhouette te ressemblait vraiment. Je courais, près de défaillir, je dépassais la personne et je regardais son visage. Ce n'était jamais toi. Jamais. Certaines étaient jolies. Mais toi, tu n'es pas jolie. Tu es autre chose de plus, quelque chose que je ne sais pas dire, qui me fait fondre et prendre feu, qui me touche au coeur, qui me donne envie de vivre, de pleurer.

J'ai arpenté le pays du sud au nord, de l'est à l'ouest. Infatigablement. Ou plutôt si : fatigablement ! Épuisablement ! Mais impossible à arrêter. Il aurait fallu me tuer.

J'ai fini par revenir dans ce port où nous avions débarqué, un an plus tôt, mes camarades et moi, sur un grand navire militaire tout neuf, dans nos uniformes tout neufs, avec nos fusils tout neufs. Où étaient-ils maintenant, mes camarades ? Quelques-uns rentrés au pays. La plupart morts. Des cadavres dans la neige, tout neufs. Et moi un vagabond.

J'ai trouvé un bateau en partance pour Grande Terre. De làbas, ensuite, j'aurais pu continuer le voyage, embarquer pour Petite Terre et retrouver mes parents sans nouvelles de moi depuis si longtemps. J'étais déjà à bord, le bateau allait partir. Alors j'ai changé d'avis. J'ai couru sur la passerelle et sauté à terre.

Je me suis dit : "D'accord, d'accord… deux années encore, Lia… je te cherche deux années encore… pas un jour de plus… et je rentre à Petite Terre…"

Je suis revenu à la capitale. Je t'y ai cherchée partout, pour la deuxième fois. J'y ai revu des gens que j'avais rencontrés l'année d'avant. Ils m'ont dit que j'étais pâle et maigre, que je devrais mieux m'alimenter et faire davantage attention à moi.
Je suis allé au bout des contrées de l'Est, là où il n'y a plus que des loups faméliques aux yeux de braise. On m'a dit qu'ils me mangeraient. Mais j'étais devenu tellement sauvage que c'est moi qui les ai mangés, je crois ! Avant, je leur ai montré mon dessin, et je leur ai demandé s'ils te connaissaient. Ils ne te connaissaient pas… J'ai été malade, là-bas, j'ai eu de la fièvre, tout s'est embrouillé.

Veinard est mort sous moi, dans la neige. Il est tombé et n'a pas pu se relever. J'ai essayé de l'aider. Je l'ai supplié, grondé, mais il avait une jambe fracturée je pense. Alors je me suis couché contre son flanc et je l'ai veillé jusqu'à ce qu'il meure. Je lui ai parlé, je l'ai remercié de m'avoir porté si loin, tiré si loin, sans jamais se plaindre, en obéissant toujours, en supportant ce que je lui infligeais : la faim, le froid et ma tristesse.

Quand ses yeux ont tourné et qu'il est mort, j'ai eu la tentation de ne plus bouger, de rester là avec lui, mon courageux compagnon de misère, et de me laisser partir aussi. Mais il est devenu froid, et moi j'étais bouillant, alors j'ai pensé qu'on n'allait plus si bien ensemble et que c'était mal de rester là. Je me suis levé, j'ai pris sa selle, j'ai caressé sa joue pour lui dire adieu, j'ai couvert sa tête avec de la belle neige blanche. La lune faisait briller ses cristaux. Et je suis parti à pied.

Je suis allé dans les villes du Sud, je suis allé sur les plateaux de l'Ouest, dans tous les villages, les uns après les autres. J'ai eu quatre autres chevaux pendant tout ce temps. Non, cinq avec celui que j'ai volé. Je ne sais plus. Tout se mélange. Le dernier est cette petite jument blanche que j'appelle Mona et qui trotte si bien.

Je suis revenu au port d'embarquement au bout de deux ans, comme prévu. Mais je ne suis même pas monté sur le bateau, cette fois. Je l'ai regardé manoeuvrer, sortir du port et s'éloigner dans le ciel blanc comme du coton, sans moi. Et j'ai fait demitour, parce que monter à bord, c'était renoncer à toi pour toujours, te perdre. Et je ne veux pas te perdre.

Je me suis dit : "D'accord, d'accord… je te cherche une vie encore, Lia… une vie seulement… pas davantage… et je rentre à Petite Terre."

 

[...]