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EXTRAIT

La ballade de Cornebique

 

Premier Chapitre.

 

— Alors, Cornebique, le taquinent les vieilles commères, tu t'en choisis une, de fiancée ? Sinon elles vont toutes te passer sous le nez, hin hin hin…

Cornebique laisse dire. Il se moque bien de leurs réflexions. Il leur réserve une drôle de surprise. Un chien de sa chienne. Sa surprise, c'est une petite biquette jolie comme un coeur. Elle est arrivée dans le pays deux ans plus tôt.

— Drôlement mignonne, la nouvelle ! ont sifflé tous les gars.

— Mfoui… pas mal… a bredouillé Cornebique, cramoisi, quand on lui a demandé son avis sur la question.

Parce qu'il en est dingue, le malheureux. Dès qu'il la voit, il en a les cornes qui se font des noeuds, il avale de travers, il ne sait plus comment il s'appelle.

Leurs regards se sont croisés cinq secondes pas davantage, mais c'est plus que suffisant pour se dire l'essentiel : je te plais, tu me plais. Dans les yeux noirs de Cornebiquette (elle s'appelle Cornebiquette en plus !), il y a des petites étoiles dorées. Ou bien peut-être qu'il n'y en a pas. Peut-être qu'elles sont seulement dans le coeur de Cornebique, les étoiles dorées. Peut-être qu'ils les invente parce qu'il est amoureux d'elle. Elle aussi est amoureuse de lui. Ça se voit bien : elle ne le regarde presque jamais ! Quand ils sont en bande, elle parle à tous les autres sauf à lui. C'est pas une preuve, ça ?

Les mois passent sans qu'il ose lui avouer son amour. Les saisons. Les années. Il n'a pas peur qu'elle lui dise non. Pas du tout. Il a peur qu'elle lui dise oui ! Quand il y pense, tout en lui s'emballe et s'affole. La fumée lui sort par les trous de nez. Il entend des cloches. Alors il patiente. Après tout ils ont le temps.
Jusqu'à cet après-midi-là, vers la fin de l'été. Il est en train de cercler la roue d'une charrette, dans le hangar de son cousin. Elle s'avance vers lui, hésitante :

— Salut Cornebique, je te dérange ?

Il échappe les outils, se heurte la tête à la ridelle, boum :

— Non, pas du tout… Je… réparais juste la charrette de la roue, je veux dire la roue de la charrette.

— J'ai besoin de te parler. C'est pour quelque chose d'important…

— D'important ?

— Oui. Si tu veux, je te le dirai demain au lavoir vers neuf heures. Il n'y aura personne là-bas. Nous serons tranquilles. Les lavandières viennent plus tard.

— D'accord, j'y serai.

Elle lui sourit :

— À demain, Cornebique.

— À demain, Cornebiquette.

Elle s'en va. Les outils de Cornebique sont en désordre à ses pieds. Il regarde ses clés, ses pinces et il a l'impression que Cornebiquette vient de le démonter et de le remonter en désordre. Ses jambes sont à la place des bras. Sa tête est à l'envers. Ses doigts de pieds ne font plus le compte.

Ce soir-là, il ne trouve pas le sommeil. Il est comme ivre. Nous serons tranquilles, elle a dit… Les lavandières viennent plus tard… J'ai besoin de te parler… Les mots de Cornebiquette dansent et dansent toute la nuit dans la tête de Cornebique.

Le lendemain, sur le sentier qui mène au lavoir, son coeur cogne fort. Ça fait presque mal, nom de nom ! Il a mis son pantalon propre, sa chemise à carreaux du dimanche, alors qu'on est mardi. Il s'est parfumé. Il a trouvé que ça puait affreusement. Il a tout rincé à grande eau. Il en a remis, un peu moins. Il a coiffé sa barbe, l'a décoiffée, recoiffée. Il a fait briller ses cornes à la cire. Il imagine ce qui va arriver dans quelques instants, puis les jours qui suivront, les semaines, les années. Voilà comment il voit ça, Cornebique, en imagination :

Elle est en avance au lavoir et l'attend sagement, assise sur la pierre plate. Derrière elle, un vieux mur envahi par le lierre. Elle lui sourit, lui fait signe de prendre place à côté d'elle. Ils se touchent presque. On entend l'eau fraîche qui clapote.

— Merci d'être venu… J'avais peur que tu ne viennes pas.

Qu'il ne vienne pas ! Elle en a de bonnes, Cornebiquette ! Il serait venu sur les mains, oui, à cloche pieds, à reculons, en sautant sur le derrière. Elle hésite à parler. Elle fait tourner une brindille entre ses doigts. Il attend. Elle se décide :

— Voilà, Cornebique. Je… je suis amoureuse…

— Ah… et… de qui ?

— De toi, bien sûr… ne fais pas l'imbécile…tu le sais bien…

— Oui… non… je…

— Depuis le premier jour où je t'ai vu… il y a deux ans… quand je suis arrivée chez vous… le coup de foudre… Mais toi tu ne m'aimes pas, bien sûr… c'est dommage…

— Oh que si, Cornebiquette ! Oh que si ! Moi aussi je t'aime… je t'aime tellement que… y'a pas de mots pour le dire… en tout cas je les connais pas… je…

Il lui prend les mains, les presse, les embrasse. Ils ne savent plus quoi se dire. Alors, pour empêcher le silence, ils rient ensemble de leur bonheur. Ils appuient leurs fronts l'un contre l'autre. Dans les jours qui suivent ils se retrouvent en secret, chaque matin, au lavoir. Ils y restent assis sous le lierre à s'embrasser et à faire des projets.

Ils se marieront l'été prochain. Non, c'est trop loin ! Au printemps alors ! Oui, au début du printemps ! Ils feront une fête à tout casser. Et pas question que Cornebique joue la musique. Il l'a suffisamment fait pour les autres. Cette fois il sera celui qu'on honore, qu'on félicite, qu'on embrasse. Cornebiquette, son grand amour, sera à ses côtés, tout sourire, les joues un peu brillantes d'avoir bu un demi-verre de vin rosé. Ils auront des enfants, bien entendu. Dix-huit. Ou plutôt dix-sept. Non, dix-huit finalement. On décidera le moment venu… Il composera des chansons pour elle. Il a déjà le titre pour la première : Little Stars. A cause des étoiles dans ses yeux.

Voilà comment il voit les choses, Cornebique, en descendant le chemin.

Et voici maintenant comment elles se passent en vrai :

Elle est en avance au lavoir et l'attend, debout, près de la grosse pierre. Elle lui sourit, le remercie d'être venu, le fait asseoir près d'elle sur la pierre.

— Voilà, Cornebique. Je t'ai demandé de venir parce que… Il faut que je te dise que je… que je suis amoureuse… voilà !

— Ah… et… de qui ?

— De Bique-en-borne… ne fais pas l'imbécile… tu le sais bien.

Les morceaux de Cornebique, ceux qu'il avait presque réussi à remettre à leur place depuis la veille, ne s'éparpillent pas, cette fois. C'est juste le coeur qui se déloge de sa poitrine et qui tombe tout seul dans l'herbe humide, à leurs pieds. Plof ! il fait, le coeur, et il ne bouge plus.

 

[...]