Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

 

Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

EXTRAIT

 

[...]

Je me revois perchée sur ses épaules, plus fière qu'une reine, dans la cohue du marché aux oiseaux. Tout ce que le monde connaît de bec et de plume était rassemblé là. L'oiseau-lyre délicat que le vendeur brandissait sur son poing tendu. Les inséparables, par milliers dans leur volière multicolore. L'autruche que son vendeur tirait derrière lui au bout d'une laisse, comme un montreur son ours. Les aras aux couleurs éclatantes, les colombes blanches comme neige, les tisserins, les bengalis… Cela sifflait, bruissait, roucoulait, piaillait, chantait. On dit souvent que les enfants ne connaissent pas leur bonheur. Je connaissais le mien. Je le mesurais. Avoir six ans, être perchée sur les épaules de son père, tenir sa tête entre ses mains, regarder en dessous la ville ivre de couleurs et de bruits, et surtout avoir le droit de choisir parmi tous les oiseaux du monde celui qu'on rapportera chez soi.

- Quel oiseau voudrais-tu, Hannah ? Lequel te ferait plaisir ?

Voilà la question que mon père me posait chaque année depuis ma naissance. Et chaque année, je pointais mon doigt : je voudrais celui-ci, je voudrais celui-là… Il l'achetait aussitôt, sans regarder au prix et je l'ajoutais aux autres dans ma jolie volière.

Pourquoi cette année-là ne suis-je pas arrivée à me décider ? Je ne sais plus. En tout cas, il était presque midi et je n'avais toujours pas choisi. Comme il faisait très chaud, mon père s'est engagé dans une ruelle ombragée, à l'écart du tumulte, et nous nous sommes assis sur les marches de pierre d'une maison. Restons un peu ici, a-t-il dit, nous nous reposerons. Un homme était accroupi juste à côté de nous avec une cage d'osier entre ses genoux. J'y ai jeté un seul coup d'oeil.

- Je voudrais celui-ci.

- Celui-ci quoi ? a marmonné mon père qui n'avait remarqué ni l'homme ni la cage.

- Cet oiseau-ci. Je le veux.

C'était une petite passerine bleu turquoise, avec sous le cou une tache d'un jaune vif éblouissant. Jamais je n'avais vu plus bel oiseau. J'en suis tombé amoureuse aussitôt.

L'oiseleur, un vieil homme maigre, a pris la cage et l'a posée devant moi pour que je puisse mieux regarder. Il ne semblait pas très bavard.

- Combien coûte-t-il ? a demandé mon père.

- Cinq cent mille livres plus une bouteille de rhum, a répondu l'homme le plus tranquillement du monde et, comme nous ne comprenions pas, il a continué ainsi, je me rappelle exactement ses mots :

- Cinq cent mille livres, c'est le prix de l'oiseau. Et la bouteille de rhum sera pour me consoler de l'avoir perdu. Car cette passerine n'en est pas une. Elle est une princesse qu'un sortilège a transformée en oiseau, il y a plus de mille ans. Voyez son bec, voyez ses yeux. Elle voudrait parler et nous dire son histoire. Elle ne le peut pas. Elle se contente de chanter.

J'ai approché mon visage tout près de la cage et la passerine semblait me supplier : "C'est vrai ! C'est vrai ! Il faut le croire !"

Mon père se taisait. Son regard allait de l'oiseleur à la cage, de la cage à l'oiseleur. Il allait ouvrir la bouche, pour marchander peut-être, quand l'oiseleur a repris :

- Je suis un vieil homme et je ne peux plus travailler. Elle est mon seul bien. Voilà pourquoi j'en demande cinq cent mille livres et pas un sou de moins. Plus la bouteille de rhum…

Alors mon père, qui était devenu fou le jour de ma naissance, je te l'ai déjà dit, Tomek, fou de bonheur, mon père est devenu fou une seconde fois. Il a seulement demandé au marchand de garder l'oiseau, qu'il lui faudrait quelque temps pour rassembler l'argent. En une semaine, il a vendu tous ses biens : ses maisons, ses troupeaux, ses terres, ses meubles, ses vêtements, ceux de mes frères et ceux de ma mère, il a vendu jusqu'à nos draps… Puis, comme ce n'était pas suffisant, il a emprunté à des usuriers. Et nous avons acheté l'oiseau. Ma mère n'a pas pu supporter cela, elle est partie avec mes frères, emportant avec elle le peu qui restait. Elle a seulement laissé la passerine. Mon père et moi nous sommes installés dans une pauvre cabane. Il s'est loué comme homme-cheval et pendant trois ans il a tiré les voitures à bras dans les rues de notre ville qui sont très en pente. Un matin, il ne s'est pas levé. Il était mort, d'épuisement. Je n'avais que neuf ans. Ce matin-là s'est achevé mon enfance.

[...]