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EXTRAIT

 

[...]

Boeuf

 

Premier à surgir de ma mémoire : Boeuf.

Pourquoi justement lui ? Je ne sais pas. Il émerge du brouillard, échappé comme un coureur cycliste, seul et net. Il est en noir et blanc (tous mes souvenirs de cette année-là sont d'abord en noir et blanc, ils se colorisent ensuite seulement). Je le vois dans tous ses contours à présent : il porte sa blouse grise, comme nous tous, il a les épaules voûtées, le teint pâle et le cheveu terne. Ses dents de devant sont trouées, par l'acidité sans doute. Car B?uf est doté d'une singularité étonnante : il a le don de régurgiter à sa guise les aliments, en particulier la viande. Il en avale exprès de gros morceaux sans les mâcher. Après le repas de midi ou plus souvent après celui du soir (privilège à ses camarades d'internat), il fait la démonstration de son art. Pour regarder il faut s'acquitter de cinquante centimes (cinquante francs dit-on encore par habitude). On se rassemble autour de lui, loin des surveillants, dans un coin plus sombre de la cour. Une dizaine de spectateurs sont conviés, pas plus (on dit la jauge au théâtre). Il encaisse d'abord l'argent et il éloigne les resquilleurs. Enfin il commence : il presse son estomac de ses deux poings serrés, hoquette à plusieurs reprises, son visage se contracte, devient violacé, puis il glisse deux doigts au fond de sa gorge et, dans un spasme silencieux, vomit un lambeau de chair visqueuse. Il le montre rapidement dans sa paume ouverte :

— Tout le monde a vu. C'est bon ?

Il a une conscience professionnelle, Boeuf. Pas question de faire payer quelqu'un qui aurait mal vu. Pour finir il remange aussitôt le morceau de viande :

— Si on laisse refroidir, c'est dégueulasse.

(J'ai beau réfléchir, je pense qu'il s'agit là bel et bien du premier spectacle payant auquel j'ai jamais assisté. J'ai paraît-il vu Peter Pan au cinéma en 1955 à Clermont-Ferrand avec notre tante mais je n'en garde aucun souvenir).

 

[...]