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EXTRAIT

La prodigieuse aventure de Tillmann Ostergrimm

 

[...]

Deuxième partie Chapitre II

Récit de Rémy Doutreleau, quatorze ans, frère de Yann

 

On a quitté la route. C'est mieux parce qu'on peut marcher tous ensemble, et puis on a plus à se coltiner le sac, Fabien et moi. On commençait à avoir les bras et les épaules bien endoloris. À la fin, on avait trouvé un truc : on portait à deux, chacun une anse et le sac entre nous, comme si on revenait de faire les commissions. Mais on avait beau changer de côté tous les cent mètres, ça nous sciait quand même méchamment les doigts. Bref, on porte plus le sac et ça nous soulage drôlement, surtout Fabien qui est un peu moins costaud que moi.

On suit les chemins, les sous-bois, le bord des rivières. Parfois c'est large et doux sous les pieds, alors on marche de front, d'un bon pas, presque gaiement ; plus loin ça se resserre et on va en file indienne. Ailleurs on s'égare dans les herbes hautes, il faut qu'on reprenne Yann sur nos épaules et on ressort trempés. Il y a des moments où on se décourage un peu : on a l'impression qu'on n'arrivera jamais nulle part, qu'on pourra bien s'enfoncer les jambes dans le ventre à force de marcher, que tout ça servira à rien. Mais aucun d'entre nous veut être le premier à se plaindre, alors on se tait et on continue...

Parfois on est récompensés. Vers la fin de l'après-midi, par exemple, on a suivi longtemps un chemin de halage, le long d'un canal qui allait vers l'ouest. C'était bien. On marchait au sec. On n'avait ni trop froid ni trop chaud, ni rien du tout. Sans le vouloir on a accéléré, comme si le canal menait tout droit à l'Océan et qu'on l'atteindrait peut-être avant la nuit si on allait assez vite. On savait bien que c'était pas vrai, mais ça nous faisait plaisir de penser comme ça.

À un moment, on a tous fait nos besoins ensemble derrière un taillis. On s'est essuyés comme on a pu avec des feuilles et on s'est lavé les mains dans l'eau du canal. Elle était pas chaude. C'est juste après ça que la nuit est tombée d'un seul coup et que le froid nous a saisis. On a marché encore un peu, mais le chemin est vite devenu étroit et il a fini par se perdre tout à fait dans les orties. On a fait demi-tour sur un bon kilomètre, jusqu'à un pont, et on s'est assis contre le petit mur de pierre.

Les moyens avaient leur oeil des mauvais jours, bien noir et bien farouche, et comme en plus ils suçotaient tous les deux les lanières de leur casquette, c'était pas difficile de comprendre qu'ils avaient faim.

Les petits avaient l'air fatigués, maintenant.

— Où c'est qu'on va dormir ? a demandé Victor en ôtant ses souliers de dame.

On a vu que ses pieds étaient blessés, dessus, ça faisait des barres rouges pas bien jolies. Il était rudement courageux de continuer comme ça. Par-dessus le marché, la brûlure des orties avait avait couvert ses chevilles de petites cloques blanches. Comme personne répondait, sa bouche s'est tordue et il a commencé à pleurer en silence. J'ai fait comme si j'avais pas vu, et les autres pareils. De toute façon, on n'avait pas de quoi le soigner, alors ça aurait rimé à quoi de faire semblant? Dans ces cas-là, si on console, c'est tout de suite les grandes eaux. Il vaut mieux regarder ailleurs.

On en était là de notre brillante situation quand Yann a levé l'index.

— Vous entendez ?

On n'entendait que dalle. À part les reniflements de Victor et le floc d'une grenouille dans le canal, c'était le silence. Mais comme Yann tenait toujours son doigt en l'air, on a tendu l'oreille et on a entendu aussi. Et puis on a distingué une traînée de lumière à l'horizon, comme un long coup de griffe rouge dans le noir de la campagne.

Le train fonçait dans la nuit, à pleine vitesse. Et il allait vers l'ouest.

 

[...]