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EXTRAIT

La prodigieuse aventure de Tillmann Ostergrimm

 

[...]

Pendant la récréation, on offrit dans la salle des maîtres un café à l'inspectrice, et les collègues lancèrent à Poutifard des regards envieux qui voulaient dire : "Te voilà en belle compagnie, Robert !" Bien qu'il n'y fût pour rien, il en conçut une certaine fierté et, de retour dans sa classe, il éprouva quelque chose qui ressemblait presque à de l'assurance.

– Mathématiques ! annonça-t-il d'une voix ferme.

Le drame survint aux alentours de 10 h 40 et la main levée de Pierre-Yves Lecain, au dernier rang, en marqua le début.

– Monsieur, combien font 7 × 9 déjà ?

Dans son oeil brillait par avance le plaisir sadique de voir son maître humilié. Un frémissement parcourut la classe : Pierre-Yves Lecain avait osé ! N'importe quel enseignant aurait réglé le problème en quelques secondes : "Mon petit Pierre-Yves, si tu ne le sais pas, c'est que tu n'as pas appris ta leçon. Allons, les autres, combien font 7 × 9 ?"

Un enfant aurait levé le doigt et répondu : "63, maître."

Et on serait passé à la suite. Mais Poutifard n'était pas un enseignant ordinaire. Lancer un 7 × 9 à l'improviste à ce colosse de 128 kg, c'était comme agiter une souris vivante sous la trompe d'un éléphant : petites causes, grands effets.

– 7 × 9… bafouilla-t-il, eh bien ça fait… euh…

Les trente enfants de la classe de CM 1 s'étaient figés et ils fixaient leur maître avec inquiétude. Eux connaissaient la réponse et les doigts se levèrent les uns après les autres pour la donner. L'inspectrice fronça les sourcils : il se passait là quelque chose d'inhabituel.

Dans un silence effroyable, Poutifard fit un effort désespéré :

– Voyons… 7 × 9, c'est comme 9 × 7… table de 9… on ajoute 10 et on enlève 1 à chaque fois… maman, oh maman aide-moi… partons de 9 × 5, ça je l'ai en tête c'est 45… 9 × 6 feront donc 45 plus 10 : 55, moins 1 : 54… et 9 × 7 feront… qu'est-ce que j'ai dit avant : 54 ou 53 ? maman, oh maman…

En désespoir de cause, et parce que le silence devenait insupportable dans cette forêt de bras dressés, il tenta sa chance :

– 7 × 9 ? Eh bien… 122.

Si l'inspectrice n'avait pas été là, la classe entière aurait éclaté de rire et l'aurait obligé à hurler une fois de plus : "Taisez-vous ! Taisez-vous, je vous dis !"

Là, ce fut pire. Les enfants restèrent muets et se tournèrent tous vers l'inspectrice, comme pour la prendre à témoin : "Vous avez entendu, madame, notre maître ne connaît pas ses tables. Qu'allez-vous faire ?"

Poutifard commit alors l'irréparable : il fit comme s'il avait simplement péché par étourderie et il tenta de se corriger :

– Pardon, je voulais dire 94…

Des ruisseaux de sueur commencèrent à lui dégouliner sur les tempes. L'inspectrice le dévisageait de ses beaux yeux verts étonnés. Il sentit qu'il allait avoir un malaise.

– Il fait… il fait chaud, n'est-ce pas ? bredouilla-t-il. On étouffe… Je vais…

Et il se précipita vers la fenêtre pour l'ouvrir…

Il faut savoir maintenant que près de cette fameuse fenêtre était installée au premier rang la chétive, fragile, délicate et méritante Catherine Chausse. Fille aînée d'une modeste famille nombreuse, la fillette ne ménageait pas sa peine pour s'occuper de ses six frères et soeurs. Souvent absente pour cause de maladie ou d'épuisement, Catherine n'en était pas moins la meilleure élève de sa classe, surtout en français où elle excellait. Elle se montrait en toute occasion parfaitement polie, attentive aux autres et surtout pleine de respect et d'affection pour son maître. Peu habitué à susciter de tels sentiments, celui-ci s'était presque attaché à cette petite élève pâlichonne, discrète et tellement sensible. Il s'avança vers la fenêtre, donc. Et voilà ce qui advint, hélas :

Robert Poutifard, 1,96 m et 128 kg, ouvrit la fenêtre avec une telle énergie que l'angle aigu du battant entailla l'arcade sourcilière de la petite Catherine Chausse, 1,22 m et 27 kg, sur cinq bons centimètres. Elle poussa un terrible hurlement et son visage se couvrit de sang.

– Merde ! jura Poutifard.

Dès lors, tout lui échappa. Une moitié de la classe se précipita dans le couloir pour aller chercher de l'aide. L'autre moitié s'agglutina autour de la malheureuse Catherine pour lui porter secours. Elle était toujours assise à sa place, gémissante et barbouillée de sang. Ses lunettes étaient brisées.

– Du calme ! Du calme ! criait Poutifard, mais personne ne l'écoutait.

La voisine de table de Catherine, la petite Brigitte Lavandier, s'affaissa lentement et s'effondra finalement sur le carrelage.

– Maître ! Maître ! Brigitte est tombée dans les pommes ! s'écrièrent les élèves.

Poutifard se pencha sur la fillette pâle comme un linge, et lui donna des tapes sur la joue. Comme elle ne revenait pas, il la gifla plus énergiquement. Mais l'urgence était ailleurs : sur son cahier de mathématiques impeccablement tenu, Catherine Chausse se vidait de son sang.

Dans la confusion générale, Poutifard eut alors par miracle un éclair de pensée lucide : il fallait appeler un docteur, et vite ! Il s'élança à travers la classe, renversant tables et chaises, pour atteindre le téléphone. Hélas, en voulant saisir le combiné, il donna de son énorme avant-bras un coup si violent à l'aquarium que celui-ci bascula au sol. Les vitres explosèrent et les cent vingt litres d'eau se répandirent sur le carrelage avec les sept poissons, dont le gros Pouf-Pouf que les enfants adoraient parce qu'il avait toujours l'air de sourire.

L'inspectrice, qui jusque-là s'était tenue au fond de la classe sans intervenir, jugea qu'il était temps de faire quelque chose : elle se jeta dans la mêlée. Elle eut tort. En effet, elle n'avait pas parcouru deux mètres que le talon de sa chaussure gauche fusa sur le gros Pouf-Pouf qui se tortillait par terre, et elle chuta lourdement sur le dos, dans l'eau et les bris de verre, découvrant très haut et à tout le monde ses jolies jambes brunes. En voulant lui porter secours, Poutifard glissa à son tour sur un poisson et s'affala de tout son long… sur l'inspectrice qui se mit à hurler. À cet instant précis, le directeur de l'école, alerté par des élèves, fit son entrée dans la classe.

Le bilan de cette charmante matinée fut le suivant :
· La jeune Catherine Chausse reçut quatorze points de suture au front et resta absente de l'école deux semaines entières. Ses lunettes durent être changées.
· La petite Brigitte Lavandier s'en tira avec une mâchoire démise et un hématome à la joue gauche.
· Mlle Stefani, inspectrice de l'Éducation nationale, fut soignée à l'hôpital Nord pour de multiples blessures au dos causées par des bris de verre, et surtout pour une vilaine fracture du cubitus droit qui lui valut cinq semaines de plâtre et deux mois et demi de rééducation.
· M. Robert Poutifard, maître de CM 1, obtint la pire note d'inspection qu'on ait jamais attribuée à un instituteur.
· Les sept poissons moururent.

[...]