Album de famille

Je m'appelle Jean-Claude Mourlevat et je suis né le 22 mars 1952 à Ambert, en Auvergne. Mon père était meunier. Il allait chercher le grain dans les fermes et il en faisait de la farine qu'il livrait ensuite aux boulangers. Mais chez nous, c'était aussi une ferme. Nous avions des vaches, des cochons, des lapins, des poules. Ma mère "ne travaillait pas", c'est-à-dire qu'elle s'occupait de ses six enfants. Je suis le cinquième. Mon frère aîné, Alain, est né en 1946, Janie en 1947, Bernard en 1948, Claire en 1950 et Daniel en 1956.

Les trois aînés (appelés "les grands" pendant toute mon enfance) sont nés à la maison, dans le lieu-dit Le Moulin de la Cour près du village de Job. Si vous voulez en savoir plus sur ces années au Moulin de la Cour, vous pouvez lire Meunier tu dors…, (Éditions de la Montmarie), écrit par mon frère Alain. C'est une excellente chronique de notre vie familiale dans les années cinquante. Les trois enfants suivants, dont moi, sommes nés à la maternité d'Ambert, la petite ville voisine. Me voici dans les bras de ma mère. Elle s'appelle Marie-Jeanne, mais n'a jamais été appelée autrement que Marinette. La photo a été faite par le mari de sa voisine de chambre, à la maternité. Je suis le seul bébé de la famille ainsi photographié. J'ai l'air heureux, il me semble.

Nous voici tous les six, dans le pré, derrière chez nous. La photo a été faite par la cousine de mon père, Eugénie Mourlevat, qui représentait pour nous la ville et la culture. Elle était institutrice à Clermont-Ferrand et nous rendait parfois visite. Elle a créé le manuel scolaire Rémi et Colette. Les six frères et sœurs sont unis sur cette photo, et ils le sont toujours restés.

Nous posons devant le buffet dans la salle à manger. La dame âgée est ma grand-mère paternelle, Jeanne. Daniel n'était pas encore né. Je suis dans les bras de ma mère qui a le visage creusé. Mon père semble bien jeune pour avoir cinq enfants, et il ne sait pas que le sixième va bientôt arriver !

On me voit ici photographié entre mes deux sœurs, Janie à ma droite et Claire à ma gauche, dans la classe des filles de l'école communale de Job, où je suis allé jusqu'à ma dixième année. Je suppose qu'on m'a ajouté à elles afin que nous figurions tous les trois sur le même cliché.

Vers la fin des années soixante, mon père a fermé son moulin qui n'était plus viable à cause de l'arrivée dans notre région des Grands Moulins de Paris. Il s'est alors reconverti, avec beaucoup d'amertume, et notre Moulin de la Cour s'est peuplé de dizaines, puis de centaines de porcs grognant et hurlant. Je n'ai pas aimé ça.

Mon itinéraire

J'étais un bon élève. J'ai eu la même maîtresse, madame Voissier, pendant toute ma scolarité primaire. Cette époque de ma vie a été heureuse. Cette photo où je suis enfoui dans le sable en témoigne.

En septembre 1962, j'ai rejoint mes frères à l'internat du lycée Blaise Pascal à Ambert. La première année s'est très mal passée. Je la raconte dans un récit autobiographique qui s'appelle Je voudrais rentrer à la maison. Les suivantes ont été moins douloureuses, mais je ne garde pas un bon souvenir de mes années d'adolescence. J'étais timide et assez mal dans ma peau. Je suis resté pensionnaire dans cet établissement jusqu'en Terminale. Je ne sais pas quel âge j'ai sur cette photo. Quatorze ans ? Quinze ? Seize ? Je ne sais pas non plus qui l'a faite, ni où, ni pourquoi.

Une fois le baccalauréat acquis, je suis parti faire des études, successivement à Strasbourg, Toulouse, Stuttgart, Bonn et Paris… En 1976, j'ai obtenu le CAPES d'allemand et je suis tout naturellement devenu professeur. De 1976 à 1985, j'ai enseigné au collège climatique de La Bourboule (Auvergne), à Hambourg (Allemagne), et au collège de Cany-Barville (Normandie) où je suis resté cinq ans. Je crois que j'ai été un professeur heureux. J'ai aimé enseigner. Je l'ai fait avec enthousiasme.

J'ai suivi ces enfants de leur sixième à leur troisième. Avec eux, j'ai fait de l'allemand bien sûr, mais aussi des voyages à Berlin, du théâtre... On s'est bien amusé. Étudiant et professeur, j'ai profité des vacances pour réaliser ce dont j'avais rêvé pendant toute mon enfance en Auvergne : voyager. J'ai ainsi découvert, seul avec mon sac à dos, les États-Unis, l'Amérique Centrale et l'Amérique du Sud, l'Inde.

En 1986, je me suis mis en disponibilité de l'Éducation nationale pour suivre une formation de théâtre à Paris, et je me suis rendu compte que j'aimais particulièrement le théâtre clownesque. C'est une spécialité difficile et passionnante. En 1987, j'ai créé et interprété en solo un spectacle clownesque jeune public : Anatole. C'était une pièce bavarde et interactive. Voilà comment était Anatole, après quelques modifications, je dois dire. J'ai joué cette pièce au moins 600 fois, quelquefois dans des beaux théâtres, mais le plus souvent dans des salles des fêtes inadaptées. Je mettais mon costume dans le local technique et j'affrontais des publics hétéroclites qu'il fallait vraiment gagner. En 1990, j'ai démissionné de l'Éducation nationale et je suis venu m'installer dans la région de Saint-Étienne. J'y suis resté jusqu'à ce jour.

En 1990, j'ai créé un nouveau personnage : Guedoulde.
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En 1993, je me suis marié avec Rachel, et nous avons eu deux enfants. Emma est née en 1994 et Colin en 1996. Voici une des toutes dernières fois où j'ai mis mon costume. Mes enfants étaient petits. Ils ne se souviennent que très vaguement de moi en tant que clown. Pour eux, je resterai toujours un papa écrivain.

Avant de me mettre à l'écriture, il y a eu, dans les années quatre-vingt-dix, la transition de la mise en scène, en particulier avec la compagnie Metafor, de Montbrison. Nous avons monté des grands spectacles en extérieur avec beaucoup de comédiens : Brecht (La Bonne Âme du Sechouan), Shakespeare (Tout est bien qui finit bien), Ludwig Tieck (Le Chat botté), et d'autres en salle : Cocteau (La Machine infernale), Cami (Drames de la vie courante). Quelle belle aventure ! Dans ces années-là, j'ai aussi animé des stages de théâtre, en particulier sur la comédie clownesque. Les stages de clown : des fous rires souvent, des larmes aussi parfois, mais toujours l'émotion au rendez-vous, et le plaisir d'être ensemble.

Je vis avec ma famille dans notre maison de Saint-Just/Loire, (enfin Saint-Just Saint-Rambert, qui est le nom correct administrativement), près de Saint-Étienne. La Loire passe juste en dessous de chez nous. Mon premier texte publié a été un album chez Mango. Il s'appelle Histoire de l'enfant et de l'œuf. C'était en 1997. Je ne savais pas alors que ce serait le premier d'une longue liste, et qu'écrire allait devenir mon unique et merveilleuse occupation. C'est un métier de solitude, mais par périodes seulement. Il offre aussi une extraordinaire ouverture vers les autres : rencontres scolaires, lectures à voix haute, salons du livre. J'ai découvert ainsi plein de petits coins de France que je ne connaissais pas, mais aussi la Grèce, la Russie, l'Île de la Réunion, la Chine... Et j'ai rencontré des gens passionnants : lecteurs et lectrices, amis et amies écrivains, libraires, bibliothécaires, enseignants, documentalistes. Tous ces gens qui aiment les livres ne peuvent pas être mauvais…

J'ai dit ça ?

À quel âge avez-vous commencé à écrire ?

En 1996, un ami comédien m'a demandé de lui écrire des contes pour qu'il les dise en spectacle. Trois sur cinq ont été publiés dans l'année qui a suivi. J'avais plus de quarante ans, et c´est ainsi que tout a commencé.

Comment choisissez-vous un sujet ?

C'est un mystère. Pourquoi, parmi tous les galets de la plage, ramasse-t-on celui-ci et pas celui-là ? Je crois surtout aux traces indélébiles laissées par l'enfance. L'épicerie de Tomek, j'y suis entré quand j'avais six ans, dans mon village, et j'y ai acheté des pains d'épice en forme de cœur dans leur papier brillant. À compter de ce jour-là, il était peut-être "écrit" que j'écrirais ma Rivière à l'envers.

Pourquoi écrivez-vous ?

Parce que je chante mal ! Écrire est une consolation.
Parce que c'est ce que je sais le mieux faire.
Parce que je considère mes livres comme autant de cadeaux que je ferais aux gens que j'aime.
Parce que j'adore inventer et raconter des histoires.
Parce que c'est une façon de mettre de l'ordre dans le monde, de lui donner du sens.

Où allez-vous chercher "tout ça" ?

Je me creuse la tête ! Et je ne trouve pas tout à la fois. Écrire un roman est un long travail, un mot après un autre, une idée après une autre.

Pourquoi écrivez-vous des histoires tristes ?

Pour moi, les seuls livres tristes sont les livres ratés. Et puis La Ballade de Cornebique ou La Troisième Vengeance de Robert Poutifard ne rendent pas précisément morose, j'espère… Quand je lis un roman, que l'histoire soit triste ou gaie m'indiffère. Je veux seulement qu'elle soit bonne et qu'elle me touche.

Comptez-vous écrire encore longtemps ?

Aussi longtemps que la passion sera là et que les lecteurs me suivront.

Aimez-vous écrire ?

J'aime surtout avoir écrit !

Qu'est-ce qui est le plus difficile dans votre métier ?

C'est, à chaque roman achevé, le sentiment que je suis vide, nul et à jamais incapable d'en imaginer un autre. Ça dure quelques semaines.

Qu'est-ce qui est le plus agréable ?

C'est trouver une bonne idée. Dans ce cas, je jubile comme si on venait de m'annoncer une formidable nouvelle.

Pourquoi vos héros sont-ils toujours des garçons ?

Ce reproche n'est pas mérité ! Hannah est l'héroïne de La Rivière à l'envers 2e partie. Les personnages les plus forts du Combat d'hiver sont des filles et des femmes. Et le personnage principal de Terrienne est Anne Collodi.

Étiez-vous bon en français à l'école ?

Je n'ai pas cette coquetterie (très répandue) de répondre que j'étais un cancre bien au-dessus de tout ça. La vérité : oui, j'étais un bon élève en français.

Lequel de vos romans préférez-vous ?

J'ai une tendresse particulière pour La Rivière à l'envers, La Ballade de Cornebique et Le Combat d'hiver.

Dans quelles conditions écrivez-vous ?

Dans mon bureau, sur mon ordinateur. Souvent avec de la musique. J'écris aussi beaucoup dans les trains, sur des cahiers d'écolier. J'ai une préférence pour l'automne et l'hiver. Et pour le matin. Je n'écris jamais la nuit !

Combien de temps mettez-vous pour écrire un roman ?

C'est variable. J'ai écrit La Balafre en deux semaines et demi, La Rivière à l'envers en quatre mois et Le Combat d'hiver en un an. Je parviens à livrer un roman par an. Il me faut en moyenne cinq mois pour me décider, trois pour l'écrire, et quatre pour m'en remettre !

Que lisiez-vous quand vous étiez enfant ?

Avant dix ans, Le journal de Spirou. Nous étions abonnés, et nous allions le chercher, mes frères et moi, au bureau de tabac de notre village, le mercredi. Je me rappelle tout ce qu'il y avait dedans. J'ai découvert les livres plus tard, à l'internat du lycée d´Ambert où j'ai passé huit ans. Mon premier choc littéraire a été Robinson Crusoë de Daniel Defoe.

Quels sont vos auteurs préférés ?

Franz Kafka (Le Château)
Dino Buzzati (Le Désert des tartares)
Paul Auster (La Musique du hasard)
Cervantès (Don Quichotte)
Molière (Don Juan)
Collodi (Pinocchio)
Becket (En attendant Godot) etc...
La liste est très loin d'être limitative, ce sont les noms qui me viennent à l'esprit en premier.
Je m’aperçois qu’il n’y a que des hommes. La raison en est simple : allez voir les manuels scolaires et vous comprendrez. Je suis le résultat de la culture qu’on m’a imposée. C’est très injuste. La réalité est que depuis quelques années je lis beaucoup d’écrivaines, classiques ou contemporaines : les sœurs Brontë, Nancy Huston, Lydie Salvayre etc.

Pourquoi écrivez-vous pour les enfants ? Est-ce plus facile ou plus difficile que pour les adultes ?

Je n'écris pas pour les enfants, mais pour tout le monde. Je ne pense jamais "enfant" quand j'écris. J'aime les contes parce que le petit enfant y trouve son compte, l'adulte aussi. Je m'efforce d'atteindre cette perfection-là. Au dos de mes romans, il est écrit : "À partir de 10, 11 ou 12 ans". Or, je ne connais bien ni les pré-ados, ni les ados et, oserai-je le dire ? Ils ne m'intéressent pas davantage que les bébés ou les personnes âgées.

Voudriez-vous que vos livres deviennent des films ?

C’est en cours pour deux de mes romans, mais je ne peux pas en dire plus tant que les projets n’ont pas abouti tout à fait. Pour l’un des deux, il s’agira d’une grosse production et le tournage serait pour 2019 ou 2020 !

Quel est votre roman le plus vendu ?

L'Enfant Océan. Bientôt un million d’exemplaires. Mais celui qui a eu le plus de succès est Le combat d'hiver, traduit en 20 langues et qui a obtenu plus de vingt prix littéraires.

Et le moins vendu ?

A comme voleur.

Quelle est la question qui vous agace le plus ?

C'est : "Quel âge avez-vous ?"

Qui est votre premier lecteur ?

C'est une lectrice : Rachel (qui est aussi ma femme). Et Emma, qui est ma fille.

Est-ce que vous "testez" vos histoires sur des enfants avant de les envoyer à l'éditeur ?

Non. Je crois que ce serait une très mauvaise idée. Il faut aller au bout de son idée à soi, et ne pas chercher à "servir" ce qu'on attend de vous.

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Entretien pour la revue Citrouille, le blog des librairies sorcières
Revue Lecture Jeune n° 135 (sept. 2010) Spécial J.-C. Mourlevat
Interview tirée du site du Cercle Gallimard de l'enseignement